Toujours aussi braillard, crâneur et bavard, César Rousset vous reçoit dans son bureau.

Depuis que sa secrétaire, ou assistante, ou maîtresse, l’a quitté, il doit jongler entre tâches administratives et d’investigation. Autrement dit, il est débordé.

« Bonjour collègues! C’est un peu la débandade aujourd’hui, j’ai beaucoup de pain sur la planche, des analyses à commencer, des rapports à terminer. Vous êtes de nouveau sur une affaire avec ce fieffé détective britannique? Depuis le temps que je vous vois, ça doit forcément être le cas de nouveau aujourd’hui. Et vous avez à nouveau besoin de moi, c’est ça? Faites vite!

Vous savez, la plupart des gens pensent que la criminologie n’est pas une science. Est-ce que les criminologues savent vraiment quelque chose? Est-ce qu’ils sont vraiment utiles?

En réalité, comprendre le crime est devenu un enjeu majeur pour notre société. Surtout que dans deux ans, nous allons passer à un nouveau siècle. Espérons qu’il soit plus apaisé que celui que nous avons vécu, entre révolutions et luttes territoriales. Grâce à la criminologie, mais pas que, bien sûr, nous pourrons être capables d’être plus rapides, plus efficaces pour éradiquer le crime.

Car le crime, voyez-vous, est un fait social. Une relation entre un ou des auteurs et leurs victimes, unique ou multiples, et des circonstances. Et pour comprendre ces circonstances, il y a une science, la criminologie.

Je ne vais pas forcément vous donner un cours aujourd’hui, vous semblez, tout comme moi, plutôt pressé·e·s. Mais vous savez, la criminologie est la science du crime qui analyse à la fois l’auteur, la victime, la réaction de la société, la prévention, la dissuasion, la sanction, la réinsertion et la justice, dans toutes ses dimensions. C’est une science spécifique d’un objet social spécifique, le crime.

Je ne sais pas si vous avez entendu parler de l’arrestation il y a quelques mois du plus grand tueur de France, Joseph Vacher. Arrêté pas loin de chez nous d’ailleurs. Juste de l’autre côté de la frontière dans le département français de l’Ain.

Il aurait tué une cinquantaine de victimes, et il en a déjà reconnus et avoués neuf depuis l’ouverture de son procès en octobre de l’année passée. Tout ça grâce au juge d’instruction Émile Fourquet qui a appliqué des techniques d’investigation de vrai criminologue.

Il a pu dresser le profil psychologique du tueur, et grâce à ce profil, certains des meurtres ont pu être élucidés. On parle déjà de technique de profilage, et Fourquet est appelé le tout premier « profileur » de l’histoire. De la pure criminologie. C’est aussi ce que je fais ici à Genève.

Vous savez, la police privilégie l’action, l’intervention. Nous, criminologues, nous privilégions la technique, l’analyse, la réflexion. Pour qu’une société gère ses crimes, les deux doivent faire front, main dans la main.

Mais je m’égare, et je vous, je nous fais perdre notre temps. Que puis-je faire pour vous aujourd’hui? »

Toujours aussi braillard, crâneur et bavard, César Rousset réussit enfin à mettre un bouchon sur sa diarrhée verbale. Vous y croyez à peine et redoutez de le relancer sur une question. Vous trouvez la botte secrète:

« Tout cela est extrêmement intéressant Monsieur Rousset! Nous n’avons qu’une seule et unique question à vous poser aujourd’hui. Comme nous avons rendez-vous un peu plus tard avec Sherlock, vous comprendrez bien que notre temps, comme le vôtre, est extrêmement rare et précieux. Allons-y:

Nous enquêtons sur l’affaire de la victime tatouée à la main retrouvée morte mardi passé. De la manière la plus efficace et pertinente possible, que pouvez-vous nous dire sur elle et sur les circonstances de son décès? »

Le fameux et verbeux criminologue réfléchit quelques instants. Puis, tel un félin et malgré une carrure de montagne, il s’élance vers son bureau, un dépotoir notoire de documents divers. Pour en repêcher une liasse de papiers enroulée.

« Je m’en souviens bien. Une étrange affaire. Giuseppe Valesi. Écoutez plutôt, l’affaire est surprenante.

Depuis que l’inspecteur Châtaigne a rejoint les forces de police en 1893 ou 1894, je ne m’en souviens plus exactement, il a mis sur pied un fichier d’empreintes digitales fort pratique.

Dès qu’une arrestation a lieu sur le canton, la police prélève aussitôt les empreintes du criminel. Ce document est alors conservé dans les bâtiments de la police. Si le criminel récidive, il pourra être alors rapidement et facilement retrouvé grâce à ses empreintes prises au préalable.

Comme le nombre de crimes commis à Carouge est plutôt élevé ces derniers temps, la police cantonale a décidé de venir prêter main forte à celle de Carouge. C’est pour cette raison que j’ai été appelé en renfort par la police mercredi matin aux aurores une fois le corps découvert. Et devinez quoi? Lors de mon analyse, j’ai pu retrouver une empreinte sur le corps. Pas celle de la victime, non, une autre. Très certainement celle du meurtrier. Et quand je l’ai apportée et comparée au fichier central, je suis alors tombé sur le meurtrier. Tenez-vous bien. Bastien Noé.

Ce nom vous dit quelque chose, non? Souvenez-vous bien. C’est vous qui avez participé à son arrestation il y a… cinq ans exactement, en juin 1893. L’Affaire du Collectionneur, ça vous rappelle quelque chose? L’histoire de ces meurtres sordides aux victimes retrouvées mortes chez elles et à la mâchoire inférieure arrachée. Vous n’étiez peut-être pas toutes et tous sur l’affaire à l’époque. Mais je me souviens que Sherlock avait alors déjà envoyé ses fins limiers sur le terrain. Autrement dit, vous.

Vraiment, ça ne vous rappelle rien? Aucun cambriolage, aucun signe d’effraction, avec des victimes qui semblaient presque apaisées et heureuses de… mourir. Non, toujours rien? A vos mines pensives ou ébahies j’en conclus que vous avez dû oublier. Ça fait cinq ans, remarquez, une éternité pour la criminalité.

Bref. Vous, la police, Sherlock et moi avons alors pu mettre la main sur le tueur. L’assistant du docteur Olivier Sellier. Le docteur Sellier, qui traitait principalement les maladies infectieuses respiratoires, dont la tuberculose.

Le docteur Sellier recevait ses patients, et à ceux dont la maladie les faisait s’approcher de la destination finale, il leur proposait une issue rapide, franche et indolore. Avec leur accord, il envoyait alors son assistant s’occuper du malade. Quand je dis « s’occuper », vous voyez bien de quoi je veux parler. L’assistant, grâce à une clé laissée par le patient, s’introduisait de nuit chez le ou la patiente qui avait reçu une boisson pour s’endormir et ne pas sentir la mort. L’assistant s’occupait alors de tout.

Cet assistant se nommait Bastien Noé. Une brute muette mentalement dérangée qui gardait un petit… souvenir de ses victimes. La mâchoire inférieure. D’où le nom de Collectionneur. Et qui a fini par se retourner contre le docteur Sellier.

Grâce à nos forces conjointes, nous avons pu retrouver Bastien chez lui à Vernier le dimanche 9 juin 1893. Après un procès court et efficace, il fut placé en détention pour une peine ferme de 25 ans pour avoir tué six personnes, dont le docteur Sellier. Même si les patients du docteur avait donné leur accord. La justice a rendu le verdict qu’on ne tue pas les gens, même malades, même avec leur accord. Selon les juges qui ont tranché, pardon pour le jeu de mot involontaire, on ne peut pas imaginer que les gens atteints de maladies incurables viennent en Suisse pour mettre fin à leur vie. Cette décision viendra peut-être à changer, mais lors du procès, Bastien Noé, l’assistant, a été reconnu coupable de meurtre prémédité, même si son état mental était discutable. Mais ce n’est pas à moi, criminologue, de juger des… juges et de la justice. Je fais mon boulot, eux aussi.

Bastien Noé. Ce nom vous dit quelque chose maintenant? Vous vous en souvenez très certainement. Trois ans plus tard, en automne 1896, il a réussi à s’évader. La presse et la police en ont beaucoup parlé à l’époque pour avertir la population du danger que représentait ce tueur sadique en liberté.

Et puis, quelques mois plus tard, en avril 1897, coup de tonnerre! Grâce à des témoins, la police a pu mettre la main sur lui. Il s’était réfugié dans une cachette à Genève pour n’en sortir que la nuit. Lors de l’intervention musclée, Bastien Noé a essayé de s’en prendre à un homme de la maréchaussée. Il a alors essuyé un feu nourri. Criblé de balles, le Collectionneur finissait sur les pavés de Genève. Une fin franche et fatale.

Pour comprendre ce qui pousse un criminel à se livrer à de tels actes odieux, à des fins d’analyse et pour faire avancer la science criminalistique et psychologique, la police, le médecin-légiste cantonal et moi-même avons décidé de conserver certaines parties du criminel dans du formol. Cerveau, parties génitales, mains, globes oculaires. Ces restes sont encore à ce jour conservés bien en sécurité à la police cantonale.

Mais revenons à nos moutons.

Ce mercredi matin 23 mai, quand j’ai été appelé par la police pour analyser les indices laissés sur la scène de crime et sur le corps de la victime, Giuseppe Valesi, ce jeune émigré sicilien soupçonné d’avoir essayé de cambrioler le Musée de Carouge pendant la nuit, je suis tombé sur une empreinte digitale. Oui. Celle de… Bastien Noé. Tué par la police en avril 1897. Oui, il y a une année. Impossible!

Mais tout ça, vous le savez déjà, j’imagine. Sherlock a dû vous en parler. Son ami Watson est venu me voir ce vendredi pour connaître les premiers éléments de l’enquête. J’étais d’ailleurs étonné qu’il vienne tout seul sans Sherlock. Je lui ai alors dit la même chose qu’à vous. Il a alors fait une tête à la Sherlock. Pensif, opaque, polaire. Puis il est reparti, sombre.

Voici les autres éléments que j’ai pu relever mercredi matin:

Giuseppe Valesi a été poignardé d’un coup sec porté à la poitrine. Il aura fallu s’approcher de lui pour le tuer. Une connaissance de la victime, certainement. Sinon la victime aurait pu s’enfuir au moment d’apercevoir l’arme blanche. Allez voir Samedan, il pourra certainement vous en dire plus après autopsie du corps.

Le meurtrier est gaucher, au vu de l’enfoncement de la lame dans la cage thoracique de la victime du côté droit. Samedan pourra confirmer.

Encore une chose, l’arme n’a pas été retrouvée.

L’empreinte, elle, a été découverte sur la chemise de la victime à la hauteur du flanc gauche. Comme si la victime avait été agrippée par le meurtrier avant de mourir. Sauf que dans ce cas-là, Bastien Noé, le meurtrier, est mort il y a plus d’une année.

Mais je vous vois venir, bande de chenapans!

Vous devez certainement vous dire que quelqu’un aurait pu voler les mains conservées dans le formol et ensuite appliquer un doigt sur la victime de mardi. Mais je ne suis pas le meilleur criminologue du canton pour rien. Bon d’accord, je suis le seul, mais je n’en suis pas moins rusé.

Après avoir découvert l’empreinte sur le corps de la victime à Carouge, je me suis immédiatement précipité à la police cantonale pour voir si les mains baignaient encore dans leur bocal. Et c’est toujours le cas. Oui, je vous le confirme, cette affaire est des plus étranges.

Voilà.

C’est tout ce que je peux vous révéler sur cette étonnante affaire. J’aimerais pouvoir vous aider plus que ça, vous et Sherlock. Mais ni la police, ni Samedan, ni moi-même n’avons pu encore réaliser de réels progrès sur l’enquête.

Mais je vous fais entièrement confiance pour découvrir ce qui s’est réellement passé. Vous faites partie des armes et techniques de la criminologie. Car vous savez, même si certains pensent que la criminologie ne sert à rien, et que… »

Vous l’interrompez. Vite. Avant que sa diarrhée ne reprenne.

Vous pouvez repartir et poursuivre votre enquête.

A moins que vous ayez quelque chose de particulier à lui montrer? Cliquez ici en insérant le bon code.