Vous rentrez dans la galerie Le Croc et la Griffe.

Circé Kostopoulos, la gérante du lieu, est en train d’accrocher un cadre au mur. Circé est de taille impressionnante. Une véritable géante. Elle vous dépasse d’une, deux têtes. En poussant la porte, une clochette retentit.

Circé se retourne et vous voit. D’une voix douce qui tranche avec son gigantisme, elle vous susurre:

« Bonjour. Que puis-je faire pour vous? Vous voulez acheter un tableau? »

« Non, pas aujourd’hui. Nous sommes à la recherche d’informations sur un tableau en particulier. Il est exposé au Musée de Carouge. Il a failli être volé mardi soir. Peut-être en avez-vous entendu parler. L’Île Noire. Ca vous dit quelque chose? »

Elle réfléchit quelques foudroyants instants et réagit aussitôt.

« L’Île Noire, dites-vous? Mais oui, bien sûr. C’est l’un des cinq tableaux du peintre suisse Arnold Böcklin. L’Île Noire fait partie de la série de L’Île des Morts. Le peintre les a finis il y a plus d’une dizaine d’années maintenant.

Il les a réalisés entre 1880 et 1886 dans son atelier à Bâle. Des tableaux hypnotiques, puissants, profonds. Chacune représente une île au coucher du soleil, vers laquelle se dirige une embarcation conduite par Charon, le guide des morts. À ses côtés dans le bateau, un défunt debout, dans son linceul regarde vers la crique dans laquelle va entrer la barque. Sur l’île, une cour dans l’ombre, des rochers escarpés et de hauts cyprès donnent à l’ambiance un parfum de solitude et d’oppression. La mort, l’île, la nature, tous ont une mystique et une vision ésotérique et hermétique de la vision du peintre. On dit que si on regarde ces tableaux pendant une longue durée, on se sent happés, envoûtés par la fresque. On dit également qu’ils pourraient rendre fous.

Si vous voulez mon avis, tout ceci est vrai. Les artistes, par leur art, transcende le monde. Ils subliment beauté et vérité. En à peine cinq tableaux, Arnold Böcklin s’est inscrit au panthéon des artistes incontournables de notre siècle. Il est d’ailleurs encore vivant. Il a quitté Bâle pour s’installer en Italie, dans une villa en Toscane. Mais aux dernières nouvelles, il va très mal. La maladie apoplectique qui l’a foudroyé il y a quelques années l’a atteint profondément dans sa santé. On raconte qu’il ne lui reste que peu de temps à vivre et qu’il sait qu’il rejoindra bientôt son Île Noire. Dans ses deux derniers tableaux, d’ailleurs, en cherchant bien, on voit deux initiales gravées, A.B. »

Riche explication. Vous lui demandez encore:

« Merci pour toutes ces précisions. Et selon vous Circé, pourquoi vouloir voler ce tableau? »

« Légende ou vérité? On dit que le peintre aurait placé un message secret si on mettait les cinq fresques bout à bout. D’autant qu’elles évoluent, leur couleur, la nature, le ciel, les arbres, tout change. Encore faut-il connaître le bon ordre pour y découvrir un message. Certains parlent de trésor caché quelque part. D’autres, de secret de la vie éternelle. Tout sur le tableau.

Le premier tableau de 1880 est forcément conservée au Kunstmuseum de Bâle. Le deuxième, aussi de 1880, au Metropolitan Museum of Art de New York. Le troisième, de 1883, à l’Alte Nationalgalerie de Berlin. Le quatrième vadrouille entre Rotterdam et… Carouge. Oui, l’Île Noire est exposé ici au Musée de Carouge depuis quelques semaines. Une prouesse du canton, des autorités communales de Carouge et de l’équipe du musée pour avoir fait venir la fameuse toile.

Je peux vous annoncer que les visiteurs, comme moi, nous sommes empressés d’assister au vernissage de l’exposition le 26 avril pour voir cette pièce. Et toutes les autres aussi, bien sûr. Mais ce n’est pas tout. Je vous ai gardé le meilleur pour la fin. Je ne vous ai parlé que de quatre tableaux. Et pour cause, le cinquième, conservé au Museum der bildenden Künste de Leipzig, a disparu. Il a été volé il y a exactement deux semaines, le samedi 12 mai.

Attendez, je dois bien avoir une copie du tableau. Ha, voilà. »

Et elle vous tend un épais ouvrage.

« Ceci est l’Île Grise.

Une représentation de l’oeuvre volée à Leipzig. Evidemment, vous n’êtes pas devant l’originale, mais je vous déconseille tout de même de l’observer longtemps. Non seulement vous pourriez commencer à y repérer d’intrigants détails, mais votre santé mentale risquerait d’en être quelque peu affectée. »

Avez-vous autre chose à lui demander à propos d’un autre tableau? Cliquez ici avec le code correspondant.

Ou

Avez-vous un objet à lui montrer? Cliquez ici avec le code correspondant.

Ou sinon,

Vous remerciez Circé et sortez de sa galerie, votre curiosité piquée à vif. Mais qu’est-ce que c’est que ce délire d’Île Noire?

Quand soudain.

Vous êtes sur le point de vous lancer dans la Quête Mars.

Dans la rue, derrière vous, vous entendez un claquement. En vous retournant, vous voyez un jeune homme se tenir la joue alors qu’un autre renfile un de ses gants.

« Et bien soit ! J’accepte votre défi monsieur ! Puisqu’il n’y a pas moyen de régler notre différent autrement, ce sera à la mort ! »  Lance l’homme à la joue rougie, alors que l’autre lui rétorque : « Dans une heure, tout en-bas de la place de l’Octroi, sur l’esplanade, entre les arbres. Et au pistolet ! » Il se retourne en ricanant et quitte la rue d’un pas fier. Le jeune homme restant semble serrer les points et tremble de colère, alors que quelques badauds, dont vous, l’observent.

Vous:

Détournez le regard pour laisser de l’intimité au jeune homme. (Cliquez ici).

Ou

Vous adressez au jeune homme. (Cliquez ici).